Début mars, à New York. Après la tempête inédite où une montagne de neige s'est abattue sur la ville, les habitants ont été invités à déblayer les rues, payés d'abord 19 dollars de l'heure, puis 31 vu les quantités. Tout est figé, suspendu. Puis la tempête passe, la ville redémarre, les boutiques rouvrent, la vie reprend, comme si de rien n'était.

Moi, pendant ce temps-là, je vagabonde tout près du Flatiron Building, sur Broadway. Un rendez-vous que je ne pouvais pas manquer : Rizzoli. Cette maison d'édition qui, en plus de sortir de superbes bouquins, a pignon sur rue à New York, un magasin de jouets pour le moi de 27 ans.

J'entre dans ce paradis, je flâne, et je tombe sur une pile de « Le Pain des Anges », le dernier Patti Smith, tous dédicacés. Curieux, je lis la quatrième de couverture, et je le repose : je le prendrai à mon retour en France. Pas franchement client des objets dédicacés, je préfère partager un moment avec l'auteur.ice plutôt qu'acheter une signature froide sur un bout de papier. Retour en France, il me faudra plusieurs mois avant de me le procurer.

À la lecture, j'ai tout de suite senti une forme de liberté. Comme si Patti Smith s'était acquittée d'une dette ancienne, contractée dans l'urgence d'un dernier souffle.

« Lorsque, quelques heures avant de mourir, [Robert] m'avait demandé de rédiger notre histoire, je savais exactement ce qu'il attendait de moi. »

C'était donc ça, cette liberté. J'avais, comme un paquet d'entre nous, lu « Just Kids », qui raconte la relation qu'a entretenue Patti Smith avec l'artiste Robert Mapplethorpe, une histoire écrite en creux à travers lui, presque comme une dette d'amour à rembourser. C’était en tout cas mon ressenti durant cette lecture.

Le Pain des anges, c'est l'inverse. Patti Smith s'y raconte non plus au travers d'un homme, mais en tant que femme, pour elle-même, huit décennies de vie où elle fait dialoguer l'enfance et la liberté, les vivants et les morts, l'art et le sacré. On y retrouve tout : son enfance en famille, ballottée de logement en logement, faute d'argent, parfois expulsée ; son départ pour New York ; ses premières scènes au CBGB ; sa rencontre avec Fred « Sonic » Smith, guitariste de MC5 (pas le bassiste de Television puis de Blondie) ; ses tournées mondiales ; sa spiritualité. Et à travers ces vies traversées, ces rencontres, elle s'interroge : qu'est-ce qu'être artiste ? Que signifie créer, faire son deuil ? Qu'est-ce qu'on doit laisser derrière soi, et quelle place occupe son travail dans un ensemble plus vaste ?

Et si, finalement, Just Kids et Le Pain des anges n'étaient que les deux faces d'une même pièce, l'un écrit pour honorer une promesse à un homme mourant, l'autre pour se dire enfin, seule ? Je vous invite à vous faire votre propre avis, le livre vaut le détour.

Sur ces bonnes paroles, direction le CBGB, un des chapitres de cette histoire, où la marraine du punk rock s'apprête à électriser le monde.